Je ne sais pas…

Je ne sais pas…[1]

 Je ne sais pas ce que je possède,
Je ne sais pas où m’en alléger,
Viens mon Ami, accours à mon aide.
Prends mal et bien, prends tout ce que j’ai.

Un bonheur plein de telle détresse
Qu’il brisera la vie en mes mains ;
Un malheur plein de telle tendresse
Qu’il guérira les pires chemins.

Je ne sais pas si je te courrouce,
Déshéritée ou, riche, te plais…
Peut-être suis-je en pleurant plus douce
Qu’en souriant une autre ne l’est.

Je ne sais pas,… sache-le toi-même,
Si je puis être chère ou non…
Je ne sais pas si je vaux qu’on m’aime…
Je ne sais pas… je ne suis qu’un don.

Marie Noël n’exprime-t-elle pas en ce poème ce qui constitue le seuil de toute mystique, à savoir le sens profond et douloureux, pleinement abouti, de l’inadéquation radicale entre ce que nous sommes et ce que nous aspirons à être dans le Bien-aimé ? À cette inadéquation s’ajoute, on le sait, le mode propre de la vie de foi théologale avec une de ses conséquences les plus nettes qu’est le détachement à l’égard du sensible, des images et de la raison.

L’absence de gratification et, plus encore, de retour sur l’offrande de soi, de récompense, de réaction de la part de l’Ami, est compensée par une seule certitude : celle d’être dans l’attitude du don de soi. Marie Noël se permet même de dire que cette attitude est chez elle totale, intégrale : « Je ne suis qu’un don ».

La seule conscience qu’elle a d’elle-même est d’être décentrée de soi. Le reste ne lui appartient pas ; le retour lui échappe ; d’être récompensée est hors de désir.

Digne fille de saint Jean de la Croix. Qui l’eut devinée des gens d’Auxerre ?

Je ne sais pas...

[1] Auxerre et Marie Noël, Éditions Zodiaque, 1992, p. 75.

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