Au bout de la nuit. Poème de Marie Noël

15489833028 Août 1947[1]

J’ai marché tard sur le chemin
Qui va si las, qui va si loin
Sans trouver d’abri sur la terre
Ni place où reposer ma tête…

Je poserai ma tête sur un secret,
Sur un secret que quelqu’un m’a donné
Et dessus toute la nuit je dormirai

Jusqu’à ce qu’à moi Dieu vienne avec sa lampe
Et m’éveille en posant le doigt sur ma tempe :
« Mon enfant ne sais-tu pas
Qu’hier au soir tu es morte ? »

Je n’ai rien eu pour me couvrir
Le long du temps qui fait souffrir,
Le long du chemin sous le vent,
Ni ce soir, ni les soirs d’avant.

Je m’envelopperai dans un silence,
Un silence que quelqu’un m’a donné
Et dessous toute la nuit je dormirai

Jusqu’à ce que Dieu vienne avec sa lumière
Et m’éveille en touchant du doigt ma paupière :
« Mon enfant ne sais-tu pas
Que quelqu’un t’attend ici ? »

 

———— Pour prolonger la lecture —————

Le chemin est long; il est donc tard. Mais surtout, il a été parcouru seul et dans le silence. Le narrateur a refusé tout abri: un secret, donnant de l’épaisseur au silence, lui suffit. Le sommeil est sans doute mérité. Mais il est plus qu’un sommeil d’inconnaissance: une mort est advenue, au cœur de la nuit. A un « quelqu’un » anonyme et relevant du passé, succède Dieu qui ouvre un avenir à cette mort: la rencontre avec « quelqu’un » qui l’attendait est imminente…
« Mon enfant… », dit Dieu. Et tout le climat, triste, langoureux, change! Le marcheur prend une tout autre identité et on devine tout d’un coup qu’il n’a pas marché seul, que sa solitude n’était pas totale.
Il y a deux strophes, composées symétriquement. La première tourne autour du secret, suffisamment dense pour servir d’oreiller et introduire dans le sommeil; la deuxième autour de l’épais silence, un silence qui fait office de couverture et protège de la fraîcheur de la nuit.
Les deux strophes s’achèvent bien par deux versets en discours direct dont les paroles sont placées dans la bouche de Dieu. Il est important de noter leur temps. Le premier discours: « Ne sais-tu pas qu’hier au soir tu es morte? » renvoie au passé – hier soir; le deuxième discours: « Ne sais-tu pas que quelqu’un t’attend ici? » tourne l’attention du narrateur vers une personne qu’elle s’apprête à rencontrer, si elle le veut bien. De cette manière, le long chemin ne s’est arrêté que pour permettre un dernier pas, un passage ultime, que l’on se plaît à deviner sous la forme d’un embrassement d’amis.
Ce « quelqu’un » serait-il celui qui a donné et le secret et le silence? Serait-il Dieu lui-même? Ou encore cet ami que Marie Noël a connu et aimé avant de lui être retiré? Ou encore cet ami qu’elle a toujours attendu?
Ce poème est de la plus haute littérature mystique. Marie Noël y transcrit avec une finesse et une précision dignes de saint Jean de la Croix – sans doute sans le savoir – son cheminement de foi, dans sa condition d’inconnaissance et de nuit, jusqu’à la mort. Un cheminement accepté.
Cette mort, en effet, pourrait fort bien ne pas être celle du corps, rêvée bien entendu, mais tout simplement la perte de l’attachement au sensible qui caractérise l’entrée plénière dans l’attitude du croyant devenu intensément ami avec Dieu au point de ne plus connaître cette distance par laquelle s’offrent aux yeux un visage, au toucher une chaleur, à l’ouïe une voix. Le croyant qui a appris à marcher au pas de Dieu n’en distingue plus les traits puisque l’un et l’autre se sont accordés en une phase parfaite. Il n’a plus à chercher hors de soi Celui qui est devenu intime à soi.

[1] Une simple date. Un jour du mois d’août. Voilà le titre de ce poème des « Chants des Quatre-Temps », tel qu’il est édité dans l’édition de référence, chez Gallimard/NRF, collection Poésie, 2003, p. 160-161.

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