À puits fermé

Chainesetcadenas-26PFRimont est un minuscule bourg de Bourgogne. Il n’a que deux puits et deux lavoirs, c’est vous dire combien il est modeste.  Je ne vous parlerai pas du lavoir des Neuf-fontaines, le plus grand, un immense bassin couvert, situé tout en bas du village, là où neuf minuscules cours d’eau se rejoignent pour donner naissance à une rivière. On appelle rivière un cours d’eau dont le débit est suffisant pour faire tourner une roue à aubes. Notre cours d’eau, en bas du village, est donc une rivière puisque, jadis, il entraînait les roues de deux moulins. C’était il y a longtemps; les roues ont disparu du moulin de la Tourte; le canal est crevé; mais la rivière demeure, serpentant dans les prairies jusqu’à son mariage avec une grande sœur, la belle et puissante Guye, qui descend de Sassangy en mille méandres.

En nos vieilles contrées, on sait rarement quand est né un puits. On lui donne l’âge de la plus ancienne maison du village. Le nôtre est donc plus vieux que la maison de Mme Bourgeois, celle qui venait au XIX° siècle de Chalon-sur-Saône chaque fin de semaine, en carrosse. Le puits, c’est comme une mère: il n’a d’âge que par la vénération qu’on lui porte, une vénération faite d’une infinie reconnaissance.

La chaîne de notre puits est rouillée; la margelle est usée; le bois de la poulie est piqué des vers; les deux colonnes sur lesquelles est fixée la poulie et sa manivelle sont couvertes d’une belle mousse jaune et ocre, taches du temps quand il se fait artiste. Un puits est jeune de l’eau qu’on en fait remonter et qui chante quand on la déverse du seau dans la bassine de fer blanc. Il vit avec le bruit de la chaîne, le bavardage des femmes et le mouvement des fleurs rouges et roses des géraniums dans le vent. Sans eau et sans rencontre des femmes, il vieillit vite.

Rimont est situé sur une terrasse; on domine la vallée par le nord; plus loin, c’est le village de Fley, rassemblé autour du clocher de l’église, sur une pente, fière de ses vignes et de ses prairies quand le soleil à son couchant les enveloppe de poudre rougeoyante. La pierre de calcaire est partout; le sol est dur et les pas résonnent sur la route. Pourtant, il y a longtemps, on a percé le roc et l’eau d’en dessous s’est offerte aux hommes, pure, légère. D’où vient-elle? Dans quel sens coule-t-elle, en dessous, profond, sous nos pieds, dans l’invisible du rocher? Nul ne le sait. On a oublié le bruit du seau quand, dans l’obscurité, il atteint la surface de l’eau, au secret du sol. On en a perdu la fraîcheur et le dépôt de calcaire au fond de la bouilloire.

Chainesetcadenas-24Notre puits dort depuis si longtemps qu’on ne sait plus si l’on y trouverait encore de l’eau. On a fixé un large couvercle de fer sur l’orifice et, quand vient l’été, Mme Durand y dépose des pots de géraniums. La longue chaîne, fidèle, silencieuse, autrefois souple et joyeuse, est enroulée autour de la poulie exactement comme la dernière vieille l’a laissée – il y a combien d’années? Mille maillons attachés les uns aux autres, sagement, attendent, hiver comme été, le bonheur de redevenir utiles aux hommes et aux animaux, aux fleurs et aux légumes du jardin. Je les imagine engourdis, ankylosés. Quant au crochet, ou plutôt à l’épingle, longue, fine, gracieuse, oeuvre d’un excellent forgeron, elle n’est plus qu’un balancier ou un tremplin d’envol pour insectes, mue par les caprices du vent, à droite, à gauche, en avant, en arrière. Au bout d’une chaîne pour laquelle elle était jadis le dernier et le plus important des maillons, elle s’ennuie. Elle regrette les temps passés, maintenant lassée d’espérer.

J’aimerais entendre les gémissements des maillons et de l’épingle ce jour où – s’il devait arriver -, le voisin, le vieux Bernard, se déciderait à leur donner une nouvelle vie: aussi vite que possible, ils se remettraient à bouger, ils recommenceraient de se plier et de se déplier et de tourner les uns avec les autres, de monter et descendre, leur rouille mouillée dégoûtant de filets d’eau retirée des entrailles du sol!

Un puits inutile sur la petite place en haut de la Petite-Ruelle, quelle triste vision! Mon esprit y retourna un soir de ce mois de juin maladroit, inhabile à faire venir le bel été et le repos du travailleur. Et je vis en ces mille maillons de fer rouillé, dormant enroulés et formant une seule masse compacte, serrée, le drame de l’homme dont l’âme ne sait plus s’abreuver. Le lien entre l’homme et l’eau en sa montée et descente a disparu et on ne sait pas comment il sera restauré. Cette eau fraîche qui circule à l’exacte verticale du puits lui est devenue inaccessible. Le chemin entre le sol et la source, lien vital, cordon ombilical, est emmailloté d’un métal qui refuse d’abreuver ses soifs. Et la volonté n’y peut rien, quand bien même elle voit l’âme se dessécher, seule sur un sol de roc. L’eau au fond du puits appelle l’esprit et c’est en son appel que l’âme prend forme et vie. Privée de cette eau, la glaise reprend le pouvoir; puis la cendre, terre grise, matière de mort, en laquelle elle finit par se confondre. Âme de cendre cette âme progressivement desséchée pour n’avoir pas su ou pu plonger les œuvres de l’esprit, de la raison et du corps dans l’eau bienfaisante d’où elle est née et ne cesse de naître. L’âme est vivante d’une vie qui ne supporte pas de se laisser scléroser en maillons de chaîne vieillie sur une poulie, oubliée sur la place, insignifiante sans son puits, d’un petit village de Bourgogne.

Que vienne – qu’il vienne vite! – Celui qui délie les liens et restaure le chemin de l’âme à sa source!

Chainesetcadenas-24

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