Quand je fus effacé du monde (le meurtre du jeune Abel vu par Rainer M. Rilke et reprise)

Tintoret - Meurtre d'Abel

Ainsi parle, garçon pâle, Abel :

Je ne suis pas. Le frère m’a fait quelque chose

que mes yeux n’ont pas vu.

Il m’a masqué la lumière.

Il a substitué mon visage

par son visage.

Il est maintenant seul.

Je pense qu’il doit être encore.

Puisque aucun ne lui fait comme il m’a fait.

Tous ont suivi ma voie,

tous défient son courroux,

par lui ils vont à leur perte.

Je crois que mon grand frère veille

ainsi qu’un tribunal.

À moi la nuit a pensé,

à lui non.

Traduction personnelle d’un poème tiré de Das Stunden-Buch. I: Das Buch von mönchischen Leben (Livre d’heures. I: Le livre de vie monastique) de Rainer Maria Rilke, éditions Insel-Verlag, 1972. Dans la bibliothèque de La Pléiade, éditions Gallimard, p. 275.

Image: Tintoret, Le meurtre d’Abel. Détail.

* Reprise— *

Je n’ai pas compris. Je n’ai pas vu venir la nuit.

Comme elle est venue vite !

Nous avons marché et je croyais qu’il voulait me montrer un lieu de chasse,

Des traces de lion aux abords des zones de pâturage.

Les lions détruisent mon troupeau ; ils ruinent mon travail.

Je me disais : quelle chance ! Il a vu ce que je ne voyais pas !

Derrière le grand rocher,

Face à la plaine,

Par derrière, il m’a pris par le cou

Tout en tenant cachés mes yeux.

La lame est entrée en glissant sur un fil de sang.

La lumière a disparu.

Plus de son.

La nuit a surpris ma douleur et m’a laissé seul de l’autre côté,

Dans l’obscurité,

Le temps de faire quelques pas,

Avant que ne vienne à moi le Maître de la nuit,

Surpris lui aussi,

Lui qui pourtant sait tout.

Je l’ai reconnu à sa voix,

Celle du vent et celle du tonnerre,

À laquelle mon âme faisait écho dans une crainte mêlée de joie.

Rien n’était prêt pour moi,

« Tu es le premier dans l’Au-delà.

Je ne t’attendais pas si tôt.

Il faut m’excuser. »

Ni lui ni moi ne connaissions la mort,

La mort par un frère et une lame glaciale,

La douleur d’une âme qu’on tranche comme on tranche la part gâtée d’un fruit

Avant de la jeter au sol.

Mon frère, mon grand frère,

je ne peux l’oublier.

Je l’aime toujours.

Il est seul maintenant.

Les parents sont vieux et peu causants.

Que lui ai-je fait ?

Je cherche sans trouver.

L’ai-je humilié ? Par mégarde alors.

Mais comment savoir ce que pense celui qui ne parle pas ?

Je rentrais le soir

Jouant de mon pipeau un air joyeux

Et lui parlais de la campagne,

Des oiseaux et des plantes,

De l’arc dans le ciel,

Du bruit de l’eau dans le torrent,

Des herbes qui sentent bon

Et du goût du miel.

Mais lui, attablé à la lourde table,

le grand verre à la main,

Le cahier de comptes ouvert,

Se taisait.

Fallait-il qu’il fût jaloux du cœur que j’ai gardé pur ?

La jalousie l’a rendu aveugle et lui a fait perdre le sens.

Oui. La jalousie m’a perdu.

Et moi, tel je suis né, tel je suis passé du côté de la nuit,

Un pipeau pour seul compagnon.