Où s’en est-il allé, le Maître?

Jean en déploration

Son départ fut brusque. Annoncé depuis longtemps, certes. Mais les mots n’avaient pas pénétré en-deça de nos habitudes. Nous n’étions pas prêts. Nous ne l’aurions jamais été.
Il gît à mes pieds, inerte sur le sol inégal et froid. Sa chair brûlante du même feu que sa parole, d’un feu venant d’ailleurs, se refroidit, je le sens. Il s’en est allé. Entre le repas du soir et l’ouverture du Shabbat, à peine quelques heures se sont écoulées, les dernières d’un bref voyage. Son silence est insupportable plus que sa nudité. Et aussi de savoir qu’il sera bientôt porté en un tombeau de roc anonyme, insensible au trésor qu’il renfermera et qui s’y désagrègera inexorablement. D’avoir trop brûlé, la Parole s’apprête maintenant à devenir poussière; ou d’avoir été privée de souffle, elle en est morte, éteinte à jamais.
Non.
En moi résonnera le son de sa voix. Si je me tiens à cet endroit précis, si j’ai bravé la soldatesque brute, s’il m’a confié sa mère, si son souffle encore tiède, son dernier souffle, a caressé mes joues, c’est bien parce que la Parole doit désormais trouver en moi le combustible à consumer et le souffle qui fait vivre. Car de son sang sur mes mains, encore mêlé de sueur et de sève, et du souvenir de ses membres dans mes bras, du poids et de l’odeur de son corps, et de l’écho indécent des jurons des miliciens déchirant nos tympans, et de la solitude de sa mère orpheline, je suis responsable. Voici, Jésus – m’entends-tu? -, ma chair à consumer et mes lèvres pour redire ta Parole. Redire? Non, dire la Parole mûrie, celle qui n’est éternelle que dans le mouvement que le cœur fait monter aux lèvres une fois perçue à l’endroit exact où naît la vie, à l’intime de l’âme quand en elle s’est déposé quelque chose plus doux qu’un baiser, plus chaud qu’une braise, doré comme le soleil quand il franchit les monts de Moab et s’élance vers le couchant. Car je devine que la Parole semée hier, en terre de Galilée, et morte ici au bord de cette ville royale, attend désormais de devenir adulte et de se dresser comme un chêne robuste entre terre et ciel. Ainsi sera-t-il.

Nicola dell’Arca, Compianto, Madonna della vita, Bologna


Publicités