Prière de la veuve

Draghme perdue.jpg

Béni es-tu, Très-Haut, Dieu de nos pères, pour ce jour.

Pour la vieille Rachel et son pot de miel,

Pour l’éclat des lauriers dans la vallée,

Pour le bon Matthias et son crachat au sol quand je passai,

Pour l’offrande des beaux jeunes gens assis près d’un rabbin,

– son nom ? Je l’ignore –

Tout oreille à son enseignement doré comme du pain,

Pour le repas de ce jour,

Et celui que tu me donneras demain

– mais demain sera un autre jour.

Pour ces deux piécettes

Tombées dans le trésor ainsi que nous le prescrivent

Tes serviteurs les prêtres au regard sombre,

Tout ce que tu m’avais donné pour vivre.

Je te prie maintenant, Notre Père,

De me donner une nuit paisible,

Sur ma couche, nue comme le ciel,

Enroulée dans le manteau, seul bien en mes mains.

Alors, au matin, tu me trouveras remplie de ta louange,

Là-bas, à la première marche du grand escalier,

La main tendue vers tes bontés,

Ô toi, le Dieu fidèle,

Père des veuves et des orphelins.

Mon Père.

Amen

Présence réelle

L’être est accompli en cet échange de communion dans lequel nous sommes nous-même en pleine présence de l’ami et réciproquement. Instants rares et brefs en lesquels s’agrandit l’âme autant que le corps se revêt d’un onguent parfumé. Le cœur à cœur est soutenu par les regards, les voix et les confidences, par le face à face sans voile, dans une passivité discrètement active — à moins que la balance ne penche de l’autre côté : une activité toute légère de cette passivité qui permet l’accueil et l’écoute. Attention de l’âme et des sens ; tension de l’esprit en repos dans les mots — et au-delà d’eux.

Le visage, les gestes, le verre de vin où se mélangent les rayons du soleil couchant, le rire pur des enfants dans l’herbe, l’explosion des pivoines au bord de la terrasse, le passage des nuages et le cri des hirondelles, et bien d’autres choses, participent à l’établissement de la communion, comme les danseurs autour de la reine.

Mieux, l’esprit les rassemble imperceptiblement en un bouquet mouvant, odorant, une mélodie, parfois une symphonie, parce qu’ils sont medium de la rencontre. Ils apportent leur part de douce distraction pour détendre l’esprit de tensions inutiles, de souvenirs étrangers, de vapeurs de fatigue. Ils contribuent à donner sens au dialogue, sans le savoir ; ce silence des fleurs et leur couleur — rouge-sang, or royal, blanc d’avant la création, bleu céleste — et le non-savoir des papillons en leur danse souple et rapide font d’eux les médiateurs du mystère qui s’installe en l’intime de l’homme.

Telle est la puissance de l’esprit en sa dimension contemplative : dégager des choses leur intemporalité pour se connaître soi-même tout autant, sinon davantage, orienté — une heure, pas plus — vers l’éternel.

L’homme a besoin du non savoir des plantes et des animaux pour les animer, sans les contredire, d’une mélodie dont ils n’ont pas conscience ; l’esprit leur prête les paroles que le Verbe inspire. Forêt de joyeux symboles ; échos involontaires de voix secrètes ; reflets de l’Être — du Créateur ?

C’est ainsi que l’homme apprend à regarder le morceau de Pain brisé, délicatement déposé sur la nappe, dressé comme le fut le gibet quand vint l’heure pour le Père d’y exposer son Fils, Pain vivant, encore vibrant des doigts qui, au cours du repas, le brisèrent en douze fragments qui n’en sont qu’un, qui n’en seront qu’un jusqu’à la consommation du monde.

L’esprit a le pouvoir de remonter le temps : de l’hostie il va au Pain ; du Pain aux mains qui le brisèrent ; des mains à la voix (« livré pour vous ! ») ; de la voix au regard du Fils, profond plus que les océans, déjà tourné vers l’avenir imminent, celui de l’aube prochaine et du midi et du soir et celui de la nuit – néant sans lune. L’esprit découvre les battements du cœur dans les fragments du pain, comme il devine, dans le mouvement du papillon et le rythme de ses ailes légères — sa forme de parole et de chant, lui le silencieux —, un chant d’enfance pure et joyeuse.

« Ce pain que je brise et vous donne à manger, c’est mon Corps pour vous ». Lui tout entier, Fils et Agneau, est Pain et silence ; et il est tout autant et simultanément le Verbe murmurant à l’intime de l’âme en désir de lui, dans le même silence. Le Pain est son ultime Parole dans la chair humaine, tout autant sa chair que celle de ses amis : un bruit de fraction de pain — quelle éloquence ! Et, la miche ouverte, déchirée comme la grenade longtemps mûrie au soleil et déversant son sang, la salle s’emplit de l’odeur d’une chair pétrie chaque jour sur le pétrin des souffrances humaines et cuite au grand feu de l’amour, cuisson artisanale, aux ceps noueux d’une vieille vigne.

Le Corps n’est livré que pour frapper à la porte de l’âme et l’entraîner dans l’offrande du Fils. Le Corps n’est brisé que pour fragmenter l’autosuffisance de l’homme. Le Corps n’est pain que pour être mangé, sans défense, nu, et non placé sur une étagère, fut-ce un autel de cristal, et, une fois dévoré, conduire l’âme enfin désarmée vers le Cœur de Celui qui, un soir, le brisa, d’un élan d’amour et de liberté, d’un geste qui défit la mort pour l’éternité.

Ce soir, en l’église, le Fils s’est ainsi mis à table, offrant le Pain, le sourire et la confidence ; les murs se sont effacés, devenus irréels dans la réalité du cœur à cœur des amis. Et les enfants continuent de jouer, dans notre dos ; et les pivoines d’exploser de leur parfum ; et les nuages d’offrir aux anges un passage. Irréels eux-aussi dans le seul réel du cœur à cœur des amis.

Rimont, le 23 juin 2019

Solennité du Corps et du Sang du Seigneur

Indifférence extrême

La douleur brûle dans les poignets,

Elle traverse les pieds,

Rejoint les mille blessures

     Écorchures de peau devant et derrière,

     Sur les côtés,

     Et les ecchymoses de la tête.

Chaque mouvement des bras

     En haut,

et des jambes,

     en bas,

laisse partir la force.

Je ne connais de mon corps que sa douleur en tous lieux.

Il est devenu plus lourd que le bois de chêne

     Car s’en est allée la force,

     À chaque traction,

     À chaque poussée,

     À chaque tentative de faire entrer un peu de cet air

     qui passe dans les cheveux et sur la barbe,

     qui sort en insulte des poumons des soldats,

     qui balance les herbes accrochées au rocher.

L’air ne vient plus à moi ;

     il m’est refusé.

Peu importe.

J’ai pardonné.

Leur haine, désormais, m’est indifférente,

Et leur obscénité

—  haleine puante —

   ne me dérange plus.

J’ai depuis longtemps ôté de mes sens la répulsion de l’odeur nauséabonde du péché,

Celle qui éloigne le pécheur en même temps que son mal,

   imposant un océan de désert entre lui et soi,

Moi pourtant innocent,

   le rendant étranger,

   tout entier ennemi,

   Totalement ennemi.

Frère est le soldat quand même il se complaît à cracher sur un Juif,

Frère est le Juif quand même il m’insulte de mots qu’il n’adresserait qu’avec peine à ce soldat.

Peu m’importe

   maintenant qu’ils sont pardonnés.

Mai 2019

Le soleil se donne dans le fruit…

Vigne Automne 2017-4PF

« Die Wurzel Gott hat Frucht getragen » – R. M. Rilke

« Seigneur,

Tu m’as fait arbre,

arbuste,

semé en bonne terre,

levé entre sol et soleil,

placé à la vue de nombreux.

Les fruits sont venus,

portés par les branches,

à mesure que montait la sève.

Ici et là, sont apparus les fruits,

dans les jours heureux,

et dans ceux, pluvieux, des saisons froides,

mais toujours silencieux.

Dans le bosquet certes, sur la colline,

entouré,

mais solitaire en la lente montée de sève,

depuis les racines profondes.

Silencieux sont apparus les fruits ;

vers les cieux regardaient pourtant les yeux

— le soleil est si grand,

là-haut, au-delà des brumes !

Vers toi allait le cœur

— Tu es si grand,

splendide en ton palais !

Il est temps maintenant d’abaisser le regard

vers les fruits tout ronds,

offerts au passant.

Au passant quel qu’il soit,

des fruits au goût de soleil. »

 

N.-D. de Rimont, le 6 novembre 2018